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jeudi 27 mai 2010

En-tête-à-tête : L'escalier


Je t'écris un message que tu ne recevras jamais. C'est à la fois une lettre d'adieu et un pacte avec moi-même : je renonce à toi.

Nous venons de passer l'après-midi ensemble. Tu m'as fait découvrir cet endroit surprenant qui contraste tellement avec ton personnage. Un petit bar mal famé auquel on accède par une porte tellement discrète qu'elle n'avait jamais attirée mon attention. Certains clients sont assis en cercle par terre, d'autres passent nus pieds. Ils ont la jeune vingtaine. Personne ne vient nous demander si nous souhaitons quelque chose. Nous profitons du moment, un peu en retrait et étrangers à cet univers auquel nous n'appartenons pas.

Jamais nous n'avons parlé aussi ouvertement.

Nous avons dû quitter précipitamment pour me permettre d'attraper le dernier autobus. J'aurais voulu avoir le temps de te dire aurevoir, de te serrer une dernière fois.

J'ai eu tout l'après-midi pour renoncer tour à tour à tes yeux gris, à tes canines légèrement désalignées qui te donnent un air espiègle, à tes tempes qui grisonnent à peine, à ton amitié, à nos conversations toujours animées, à ce qu'il me restait de sentiments inavouables.

Un après-midi témoin de l'échec de tous les renoncements précédents. Pour constater mon impossible indifférence.

Je te préfère toujours.

Comprenons-nous bien. Depuis notre rencontre, je suis tombée amoureuse plus d'une fois. Mon coeur en aime d'autres que toi. Pourtant, je te préfère toujours.

Mais l'inévitable espoir qui accompagne l'amour ne nourrit que ma tristesse.

J'ignore le pronostic de l'oubli. Je compterai d'abord les jours, puis les semaines et les mois... Les rechutes sont possibles. Elles ont été nombreuses.

Si un jour ces mots viennent à toi, ils ne voudront probablement plus dire grand chose. Ils auront été écrits il y a déjà très longtemps...

E xx

jeudi 29 avril 2010

En-tête-à-tête: autobus Montréal-Ottawa (la suite)


(suite de la semaine dernière)

"Si la fille est jolie, sympathique, d'agréable compagnie - c'est quoi le problème?", t'interrogeais-tu.

Je me pose parfois la même question. J'y croyais dans la vingtaine. Je m'en réjouis. J'ai fait le plein d'amis au masculin. Mais je constate que c'est un titre qui doit avoir été acquis à cette époque. Je n'en décernerai plus beaucoup à l'avenir.

Tu sembles pour ta part t'être converti depuis. Pour mon plus grand bonheur puisque tu es le meilleur confident qui soit. Ce serait une grave perte pour la gente féminine...

En plus, ton penchant naturel pour les actrices te permet d'accepter comme nul autre ma névrose et mon petit côté dramatique.

Tu sais tous de mes derniers drames bourgeois, de mes moindres mouvements de coeurs. Je me surprends toujours de t'apprendre quelque chose tellement il me semble improbable d'avoir oublié un détail dans mes récits toujours aussi pittoresques.

Peut-être ta nouvelle vie dépourvue d'internet et de téléphone saura me permettre de recouvrer une part de mystère ;)

Au plaisir de te revoir en personne, faute de moyens électroniques,

E

jeudi 22 avril 2010

En-tête-à-tête : Autobus Montréal-Ottawa


Salut Carl,

Je t'écris de l'autobus qui me ramène à Ottawa. Tu n'auras pas le privilège d'un tête-à-tête gastronomique comme les autres invités spéciaux de mes chroniques en tête-à-tête. Je te réserve un endroit sans charme de surcroit. Mais l'injustice n'est qu'apparente: Il fait déjà nuit. Les passagers sont silencieux et mon voisin sans intérêt. Les prochaines heures nous appartiennent.

La dernière rencontre que j'ai faite avant de quitter Montréal m'a fait réfléchir à l'amitié homme-femme, concept auquel tu n'as jamais vraiment crû de toute façon. Voilà pourquoi tu fais un bon interlocuteur sur le sujet. J'ai besoin d'être confortée dans mon doute naissant.

Je me souviens encore ton incrédulité devant la capacité de notre ami commun à entretenir des relations de pure amitié platonique avec des personnes du sexe opposé.

"Mais si la fille est jolie, sympathique, d'agréable compagnie - c'est quoi le problème?", t'interrogeais-tu à chaque conversation sur le sujet.

(A suivre la semaine prochaine...)

jeudi 25 mars 2010

En tête-à-tête: salon de thé du Ritz, Londres


Cher E,

Nous sommes au Ritz, dans un de ces salons de thé où tu ne m'aurais jamais accompagnée. Alors c'est fait. En étant avec toi cet après-midi, je t'y force enfin, bien des années plus tard. Je commande un thé et des scones - avec de la crème épaisse et de la confiture - tradition anglaise tellement civilisée s'il en est.

Je ne dormirai pas ce soir. Le thé anglais a toujours eu cet effet délirant sur moi. Je me souviens de nuits cauchemardesques à lutter contre des scénarios obsessifs prisonners de mon cerveau sous l'influence de cette drogue toute britannique.

C'est étrange de te retrouver à Londres. Nous y avions "cohabiter" après notre rupture - chacun à nos extremités de la ville - mais t'y savoir m'avait hantée. Je ne pouvais m'empêcher de t'espérer à chaque coin de rue. Je tentais le hasard en errant sans but.

La vue sur la ville est imprenable d'ici. Je l'aime sous tous ces angles. C'est un de ces amours de jeunesse qui ne s'est jamais démenti. Ils sont rares. Je sais les appréciés. Londres.

Cette Europe pleine de contradictions, où les conventions sociales les mieux établies côtoient harmonieusement avec une liberté de style déconcertante. Le dynamisme de New York et le charme de Paris. Voilà!

Tu ne seras pas d'accord. Tu as toujours préféré la France. Sur ce désaccord de plus, je te salue.

Prends bien soin de toi,

E xx

jeudi 25 février 2010

En-tête-à-tête: Bastide d'Opio, Paris


Salut Francois,
Je t'écris de ma table de la Bastide d'Opio, juste devant l'église du Saint-Sulpice, dans le VIe arrondissement où je me suis laissée perdre après ma marche solitaire dans le jardin du Luxembourg. Je retrouve toujours avec plaisir cette discrète église cachée au fond d'une place tranquille. A l'écart du circuit touristique, elle garde son trésor pour elle: un Delacroix - le combat de Jacob avec l'ange.

La petite chapelle des saints-anges est le théâtre de la rencontre initiatique entre Jacob et son adversaire mystérieux. Vaincu et blessé au terme d'une nuit entière de lutte, il est épargné par l'inconnu qui le bénit et le renomme Israël - "celui qui a affronté dieu avec persévérance". L'image est forte; elle ne peut que me plaire - sortir de sa nuit blessé mais transformé au terme d'une lutte acharnée contre dieu.

Jean-Paul Kaufmann a écrit un long essai sur cette peinture. Sa nuit à lui, ce furent les trois ans de détention qu'il a passé comme otage au Liban. De grand reporter international, il est devenu épicurien professionnel - consacrant désormais son talent aux cigars, au vin et à l'art.

Allez, je t'invite. Tu partageras ainsi mon repas et je m'éviterai la mortification d'un repas à fixer quelque part dans le vide. Je savoure lentement mon chardonnay en attendant les crevettes au Pernod que je nous ai commandées. Tu es allergique aux fruits de mer, je sais bien, mais je ne pouvais pas résister.

Nous sommes dans un bistrot tout simple comme tu les aimes. La salle ne compte que quelques tables. Un groupe d'amis est assis tout au fond. Le plat vient d'arriver sur l'entre-fait, avec un autre verre. Je ne lésine sur rien ce soir. Tu me permettras de te déposer sur la table quelques instants.

Rien de tel, pour me réconcilier avec un mercredi soir d'exil anonyme.

Allez, je retourne à mon hôtel. Je t'appelle à mon retour.

E xx

jeudi 21 janvier 2010

En-tête-à-tête: Tea Party, Ottawa


Salut Annabelle,

Je suis venue me réfugier au Tea Party ce midi. Les journées sont longues ces temps-ci au bureau et je brise la monotonie comme je peux. La place est complètement déserte. Pas comme ces dimanches après le cinéma où nous devions souvent poursuivre notre chemin - la place étant envahie par les étudiants. On imaginerait pourtant plus volontiers un cercle de vieilles Anglaises se retrouver ici pour le thé de 5 heures. Depuis ton départ pour l'Afghanistan, j'y reviens seule.

Je n'ai commandé qu'un thé au chocolat à la menthe. Il sent bon - comme les After Eight que j'offrais à mes professeurs pour Noël au primaire. C'est un piège auquel je me fais prendre volontiers: le parfum de toutes ces tisanes fruitées et thés aromatisés promet des délices qui ne se traduisent pas souvent dans le goût. Je sais ma déception et pourtant, m'y revoilà.

Comment ça se passe de ton côté du monde? J'ai pensé à toi la semaine dernière. Dans cette ville sans drame, un jeune homme de 19 ans s'est jeté en bas du 14 ième étage de ton immeuble. Toi qui craignais avant de partir en mission qu'un obus te frappe sur le chemin entre l'ambassade et tes quartiers, voilà qu'un homme aurait pu te tomber sur la tête en entrant chez toi!

La vie a de ces ironies! Les drames des autres font parfois irruption dans nos vies avec une violence et un à-propos déconcertants. Tu en sais quelque chose.

Prends bien soin de toi. Je dois retourner à mon ordinateur, loin des bombes et des tirs de roquette, en espérant que le ciel - sous aucune de ses formes - ne me tombe en chemin sur la tête.

E

jeudi 17 décembre 2009

En tête-à-tête: les Entretiens, Montréal



Chère Eve,

Je t'écris des Entretiens - sur la rue Laurier. J'attends P. qui est en retard...

Le pianiste joue des airs de Noël. La place est bondée. Les conversations et la musique s'enterrent l'une l'autre, créant une ambiance gentiement chaotique. J'ai la petite table haute sur le bord de la fenêtre. Perchée sur mon tabouret, j'observe les passants se presser sur le trottoir, cachés sous leurs capuchons pour se protéger de la neige qui tombe doucement.

Les vacances approchent.

J'ai hâte que tu reviennes de Rome. Plus que quelques semaines avant notre prochain tête-à-tête. Tu me raconteras ta nouvelle vie. Je te dirai tout des derniers petits drames qui ont ponctué mon existence depuis ton départ.

Tu connais ma curiosité. Je ne peux m'empêcher de suivre la conversation du couple qui brunche en tête-à-tête et qui doit penser à tort que je ne lui prête aucune attention parce que je pianote frénétiquement sur ce petit appareil avec lequel je t'écris.

Ils échangent des banalités. Elle s'ennuie à mourrir derrière son sourire. Il parle surtout de son travail. Elle feint de s'y intéresser. Nous feignons toutes un jour ou l'autre.

Je me souviens d'un monologue sur les partis politiques français qui m'avait achevé. Il ne s'est jamais aperçu de rien. Il avait même proposé d'annuler le cinéma pour poursuivre une discussion qu'il considérait passionnante pour deux.

Enfin, c'était une autre époque...

P. est sur le point d'arriver. Je t'embrasse et attends impatiemment ton retour.

E