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jeudi 6 mai 2010

Un monstre comme les autres


Parce que toutes les rencontres marquantes ne sont pas amoureuses, bien au contraire, il m'a paru intéressant de raconter une rencontre aussi improbable à mon esprit que réelle dans les faits. Elle s'est faite un vendredi de l'automne 2006 quelque part en Toscane. J'y étais allée pour assister à la performance du choeur des petits chanteurs de l'oratoire St-Joseph organisée en collaboration avec le consulat. Mon assistante avait trouvé un petite chapelle du 13e siècle au milieu de la campagne qui acceptait de les recevoir (ils ont chanté par la suite au Vatican - ce n'est pas là la question).

L'endroit était enchanteur. Nous avons passé la journée avec les enfants du village accompagnés su prêtre. Un homme dans la quarantaine, avec une barbe de père Noël, une voix douce, des yeux bons. Un homme fort et grand. Discret, sans être timide. Il appartenait à une confrérie mixte (le terme semble contradictoire). S'il s'agissait d'un parti politique, je le dirais "de gauche" par sa façon d'agir sur le terrain, à échelle humaine.

Cette rencontre avec un être aussi serein m'avait charmée au point de la souligner dans mon journal, allant même jusqu'à croire qu'un tel prêtre aurait pu me convertir.

La vie, qui ne manque jamais d'ironie, aura voulu m'enseigner une leçon que je résiste toujours à saisir tellement elle me semble cliché et de mauvais goût. Le lundi suivant, mon assistante entre précipitamment dans mon bureau. Elle vient de lire que quelques heures après notre départ, le prêtre fut arrêté pour pédophilie. Je n'ai pas voulu y croire. J'ai suivi la nouvelle dans les journaux pendant des jours. Les accusations se sont multipliées. Il a tout avoué...

jeudi 18 mars 2010

Une rencontre qui n'aura jamais lieu


Très chère Alexandra,

Nous ne nous rencontrerons jamais. C'est par ton décès que tu es entrée dans ma vie. Québécoise, professionnelle, jeune trentaine, porte-parole de l'onu, marathonienne accomplie, voyageuse et nomade, ta base se trouvait à New York. Comme si la vie parfaite telle que je l'ai longtemps théoriquement conçue avait pris forme en ta personne. En apprenant à te connaître tous les jours sur internet, j'avais parfois l'impression qu'il aurait pu s'agir de moi.

Tu étais aimée de M-A, de ta famille faite de plusieurs familles comme je les aime, des milliers de personnes qui comme moi ont espéré pendant des jours avec eux que tu sois en vie dans les décombres de l'hôtel Christopher à Port-au-Prince où tu avais été vue pour la dernière fois avant le tremblement de terre.

Mon frère a travaillé à l'hôtel Christopher une longue année. Il a détesté. Mais lui c'est un peu de son âme qu'il y a laissé. C'est peut-être pour cette raison qu'au milieu du grand émoi général provoqué par le drame en Haiti, il est demeuré plutôt indifférent.

Ta mère a trouvé des paroles très belles de Luc de la Rochelière pour nous annoncer ta mort qui m'ont tiré des larmes aux petites heures du matin alors que je ne parvenais plus à dormir. Une chanson que je ne connaissais pas, "beauté perdue". Et j'ai beaucoup réfléchi à ce moment-là. Bien des soucis avec lesquels je me prends la tête ne sont en fait que de mauvaises journées qui vont laisser place à de meilleurs lendemain. Se lever un matin avec un enfant en moins, c'est peut-être la seule journée qui n'a pas de lendemain justement.

Je ne pense pas que cette partie là du coeur puisse repousser lorsqu'elle a été amputée - ce qui ne veut pas dire qu'elle ne se fasse pas terriblement sentir.

Je pense à ta mère qui a beaucoup de courage. Et je traverse plus sereinement les journées grises qui ponctuent mon chemin.

J'espère que ton âme est en paix. Je ne peux probablement rien te souhaiter de mieux pour l'éternité.

E

jeudi 18 février 2010

Chez Jules


C'est l'histoire d'une rencontre anodine, initialement banale et potentiellement sans intérêt. Elle n'a pris un peu de sens que parce qu'elle pourrait se renouveller. Combien d'inconnus croisons-nous chaque jour sur notre route, qui ne deviennent significatifs que par un concours de circonstances?

J'ai rencontré Jules tout à fait par hasard (comme se font toutes les rencontres quand on y regarde de plus près - mais il semble que le hasard soit proportionnellement significatif à l'intérêt que l'on attribue à l'événement). J'avais été invitée à une soirée chez un collègue et m'étais retrouvée par erreur chez le voisin. Chez Jules.

J'avais noté la bonne adresse sans porter attention au numéro de porte. L'imbroglio a fait rire. On m'a invitée à rester. Sans introduction, je suis entrée dans sa vie. J'ai connu ses amis, son appartement, lui.

Un mois plus tard, je dois le revoir. Je ne sais au fond rien de lui, sinon une première impression.

Une vie, la mienne du moins, se construit au gré d'un chassé-croisé de rencontres, de hasards, de malentendus et d'opportunités saisies au vol... Le résultat?

jeudi 14 janvier 2010

Welcome to Sarajevo


Parce que toute les rencontres ne sont pas amoureuses, parce qu'elles n'existent souvent que l'espace d'un instant et qu'elles nous suivent parfois longtemps malgré tout.

Un jour de juillet 1998, dans un autobus entre Belgrade et Sarajevo. Quelques mois avant les bombardements de l'otan. La conversation avec mon voisin a été forcée par le passage à la frontière où le douanier - perplexe de trouver une étrangère à bord - a fait appel aux autres passagers pour traduire.

A l'approche de la ville, des édifices évantrés par les obus ont commencé à apparaître. L'autobus immatriculé en Serbie ne pouvant pas traverser la frontière imaginaire de la Republica Serbska, nous fumes contraints de débarquer quelques part dans les montagnes en marge de Sarajevo.

Mon voisin et son oncle, constatant ma candeur, m'ont invitée dans leur taxi pour entrer en Bosnie. Puis m'ont accompagnée dans les transports en commun. Pour finalement se resoudre à m'offrir le gîte.

Petit-fils serbe et grand-mère croate ont vécu ensemble la guerre en plein coeur de la ville. Pour la première fois depuis la fin des altercations, il revenait à Sarajevo.

A travers les yeux d'un enfant ayant vécu la guerre, j'ai découvert la ville. Les premiers bombardements, les explosions dans le marché public, les cadavres dans la rivière devant chez lui.

Welcome to Sarajevo!

jeudi 10 décembre 2009

L'effet papillon


Voilà des années que ma vie est traversée d'amours-éclairs qui ont pourtant peu à voir avec le coup de foudre. Chacune de mes nouvelles rencontres naît et meurt en un clin d'oeil, un battement d'ailes de papillon, avec la tornade qu'il déclenche. Toute la théorie du chaos réside en effet dans cet imperceptible moment.

Voilà que je découvre à force de lecture que ma vie amoureuse tient des mathématiques modernes : "un système est dit chaotique s'il présente simultanément les deux caractéristiques suivantes: phénomène de sensibilité aux conditions initiales et une forte récurrence". J'ai toujours soupçonné l'existence d'une poésie des chiffres, tout comme d'une relation entre la physique quantique et dieu - mais c'est un autre débat.

"On dit d'un système qu'il est chaotique s'il est régi par des lois déterministes connues mais que son évolution échappe tout de même à toute prévision sur le long terme". Au fond, je ne suis qu'une équation. Il ne me reste plus qu'à trouver l'ordre dans le désordre - projet peu ambitieux s'il en est diront ceux qui me connaissent bien.

Après tout, j'ai la manie des organigrammes, des listes et des plans de vie quinquennaux. A la sortie de mon premier cours sur la théorie des choix, approche nouvelle de la science économique, je me sentais particulièrement fébrile. Il m'aura fallu quelques heures pour comprendre que je venais d'assister en direct, sur l'ardoise, à la mathématisation de ma névrose. Je me retrouvais dans ces arbres avec leurs branches bourgeonnant de noeuds de décisions, tous marqués de probabilités et de résultats anticipés.

Les choix deviennent ainsi prévisibles et rationnels. Plus de chaos possible dans le coeur de l'économiste.